Toujours à la recherche de nouvelles sensations, je cherche des livres de plus en plus vieux. Pourquoi pas un livre du moyen âge: on appelle ça un codex. Un jour viendra peut-être mais en attendant , j’ai gagné une enchère d’un vieux livre daté de 1597. Je n’avais pas encore attaqué le 16ème siècle. Etant donné l’état du livre, l’enchère n’est pas monté trop haut et en effet, quand j’ai reçu le livre, quel désastre!

N’ayant jamais restauré de parchemin, je me suis renseigné et malgré les conseils décourageants d’Olivier, mon “maître”, j’ai trouvé quelques informations sur Internet. Les questions principales:

  • quelle peau ? truie, velin ? étant donné la patine, la couleur, la saleté – appelons ça comme on veut – je n’ai pas trouvé. Ce n’est qu’après avoir gratté le parchemin et retrouvé une couleur un peu plus naturelle que j’ai pu identifier du vélin. Avant d’en arriver là, il aura fallu retirer la couvrure
    La réponse est essentielle pour obtenir le bon type de greffons.
  • analyse de la structure: claies, tranchefiles, couture
  • jusqu’à quelle limite faut-il restaurer des pages ?
  • les tranches : elles sont ciselées mais on le voit à peine avec la saleté

Petit rappel sur le parchemin

C’est du cuir, pas du papier. Avant l’imprimerie et l’utilisation du papier au 15ème siècle, les pages étaient faites en parchemin. Les peaux étaient étirées au maximum et après travail et traitement étaient très fines.

Video de presentation: Youtube

Démontage de la couverture

Le corps d’ouvrage ne tient plus. Il est donc facile de le sortir. Les pages de garde restent avec la couvrure. 

Examen du corps d”ouvrage en cohérence avec l’époque fin XVIème siècle:
– demi feuillet de garde collé sur le fond du 1er cahier et claies en parchemin collées sur les entrenerfs et sur le demi feuillet
– dos sans carte ou faux dos
– nerfs en lanières de cuir double dont 1 des lanières sort à l’extérieur du livre à la hauteur du mors et rentre dans la couvrure, l’autre est coupée au ras du mors. Ceci dit, l’autre lanière est aussi coupée, il faudra la reprendre.
– les tranches du livre sont ciselées avec dessins en forme de fleurs, en tête, en queue et en gouttière
– les plats n’en font pas partie et restent coincés dans les remplis de la couvrure car les lanières des nerfs sont coupées.

Examen de la couverture:
– l’intérieur du parchemin est doublé par un papier fait main sur toute sa surface.
– les gouttières sont repliées selon la mode hollandaise et le livre se ferme avec 2 rubans en soie déchirés qui traversent la couvrure. La photo présentée est prise après grattage du parchemin, tout propre.
– les tranchefiles sont sur la couvrure et non pas sur le corps d’ouvrage. Ce sont des tranchefiles brodées sur tissu et collées sur la doublure papier du parchemin.
On constate les 2 trous bien abimés de chaque nervure.

Nettoyage du parchemin

– séparation des contre gardes
– retrait des tranchefiles
– retrait de la doublure papier du parchemin à la tylose, très facile
– mise à plat entre 2 buvards humides, sous ais et poids

Après plusieurs essais (savon Brecknel, frotter, poncer légèrement avec prudence bien sûr…), j’ai osé gratté avec un simple grattoir, et surprise !

On voit le résultat, c’est grandiose. Je n’y croyais pas trop et Julien Jacques, restaurateur professionnel à qui j’ai demandé conseil a été surpris du résultat.

On voit clairement tous les greffons nécessaires, les morceaux de remplis manquants et les trous de passage des nervures.

Greffons

En théorie, les greffons à utiliser doivent être de même nature que le parchemin et pour éviter les dilatations entre parchemin et greffons, il faut faire des petits greffons et éviter les grandes longueurs. L’utilisation de colle de vessie natatoire d’esturgeon est recommandée. Bigre ! je dois aller pêcher de l’esturgeon en Caspienne, manger du caviar, boire de la vodka et récupérer les vessies…

Là, j’ai triché un peu. Je n’ai gardé que la vodka. J’ai pris du parchemin qui ressemble et de l’Elasta N et fait des petits greffons. Pré encollage de la couvrure 2 fois et pose du greffon encollé

Les restaurations progressent. Il reste le dernier rempli qui s’est complètement détaché à recoller. Il s’est rétracté et il manque 2 cm pour le mettre à son emplacement.

Humidification, étirement progressif en bloquant le morceau avec du ruban scotch. Après m’être repris à plusieurs reprises, j’ai rattrapé les 2 cm.

C’était presque plus facile pour le morceau de rempli qui manquait totalement.

Quelques difficultés pour les trous de passage de lanière, car de toutes façons, il faudra repercer.

Et pour finir, j’ai bloqué les dilatations en collant une doublure papier sur le parchemin, comme à l’origine. Il faut le faire mais c’était une erreur de le faire dés maintenant. Il faut attendre la repose sur le dos du livre. Vous comprendrez pourquoi.

Corps d’ouvrage et tranchefiles

Après avoir nettoyé grossièrement les pages, vérifier les cahiers et recousu le premier cahier qui était défait, j’ai nettoyé les tranches: gommage, léger ponçage et découverte des ciselures. Nettoyage des ciselures et remise en forme avec une petite boule Demler.

Reprise des lanières coupées avec de la ficelle de chanvre de même calibre. 

Broderies des tranchefiles à 2 couleurs alternées directement sur un morceau de toile de maille similaire à celui d’origine, en trichant un peu car je les ai accrochées sur le livre.

Collage des claies parchemin sur les entrenerfs. 

Pose de la couvrure

Les plats en carton trop mous et trop abimés n’étant pas réutilisables, j’ai pris des cartons bleus d’épaisseur identique à l’original. Ils ne sont rattachés au livre que par les lanières qui traversent la couvrure avec une passure d’un seul trou. Bien que les chasses soient petites, de la hauteur des tranchefiles, la contrainte de faire rentrer le corps d’ouvrage dans la couvrure avec les remplis et les gouttières hollandaises est majeure: il manque presque 1 cm…

Il faut donc humidifier le parchemin pour le retendre et là, je comprends que la doublure intérieure en papier a été collée trop tôt. Il faut la décoller. Et malheureusement, en la décollant, on décolle aussi quelques greffons de parchemin… 

Après décollage de la doublure, j’en ai profité pour percer les trous de passe des lanières sur le dos et sur les plats – espacement quelques mm.
Puis j’ai humidifié le parchemin entre 2 buvards et je l’ai étiré du cm qui manquait. Encore humide, j’ai recollé les greffons qui s’étaient décollé.,

On va donc installer le parchemin par étapes: on commence par le dos. Collage du papier de doublure seulement sur la zone du dos et pose à l’intérieur du parchemin encore humide, pose  de l’ensemble sur le dos du livre en passant les lanières dans les trous de la couvrure, étirement de la couvrure pour le caler sur la forme du livre, après l’avoir coincé avec les 2 plats dans une presse à dorer. Séchage.

Coupez le papier de doublure à la taille du parchemin.
Sans attendre que le parchemin ne sèche, faire les remplis de queue
– encollez la doublure d’un côté pour coller le parchemin sur sa doublure
– puis rapidement pour avoir encore de la souplesse sur le parchemin, encollez la doublure sur les remplis
– replier le rempli sur les cartons en étirant le parchemin et en formant la coiffe de queue.

Faire les remplis de tête de la même manière

Finir par les 2 gouttières, toujours en étirant le parchemin rapidement tant qu’il est encore humide.

Faire les trous de passure dans les plats et passer les lanières. Les couper et les coller à l’intérieur

Commentaire déontologique: j’ai prolongé les lanières en cuir des nerfs avec de la ficelle de chanvre. Je n’aurais pas dû les faire passer à l’extérieur de la couvrure comme à l’origine mais les laisser à l’intérieur. Je ferai attention la prochaine fois ou je devrai apprendre à prolonger des lanières en cuir avec du cuir. 

Reprise de teintes

Sur les conseils de Julien Jacques, pas de reprises comme on le fait habituellement dans la restauration cuir. Seulement un peu de terre pourrie pour atténuer les écarts de teintes.

Mise en place des rubans de fermeture (d’abord provisoires puis avec des rubans sans broderies plus d’époque)…. et voilà le travail ! 

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1 commentaire

  1. Impressionnant ! Et on lit ça comme un roman à suspense, découvrant au fur et à mesure ce qui se cache dans ce livre!

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